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La quena, comme toutes les flûtes droites, a la réputation d’être particulièrement « fausse ». A tel point qu’un regretté ami musicien avait trouvé particulièrement inintéressant un enregistrement récent effectué par des interprètes honorables, pour cause de « justesse » trop prononcée. A ses yeux de professionnel de la gravure musicale, donc en possession d’une oreille bien affutée, le caractère fondamental de la couleur sonore de la musique des Andes conféré par des altérations perceptibles de la gamme habituellement pratiquée s’était effacé devant le souci de recherche d’une justesse classique. Lui demandant de s’expliquer sur son jugement assez subjectif, il me répondit alors qu’il avait ressenti comme un aboutissement dans la recherche de ces musiciens de jouer juste. Pour lui, ils avaient dépassé le stade des errements souvent audibles et qui parfois pouvaient faire grincer des dents, pour arriver à jouer à un niveau de justesse d’un prix de conservatoire dans un orchestre symphonique. La performance était louable, mais pour lui le caractère fondamentalement populaire de cette musique était alors effacé par le simple exploit de la justesse de l’interprétation. L’impression que lui avait alors laissée l’enregistrement ne présentait alors guère plus d’intérêt que l’interprétation d’un huayno à la traversière système Boehm dans un orchestre d’animation de mariage.
L’autre jour, j’écoutais une amie jouer d’une quena que je lui avais faite et qui me semble « juste », pour une quena, si tant faire se peut. Elle considère d’ailleurs visiblement cet instrument comme tel puisqu’elle en joue avec la certitude de sa formation classique et de son oreille absolue. Je suis resté surpris de la différence entre ce que me semblait être la justesse de mon jeu sur cet instrument que j’avais bien testé et celle avec laquelle elle jouait les mêmes airs, abstraction faite du tempo. Ce n’est pas la première fois que je remarque une différence sensible de jeu entre deux interprètes jouant une même mélodie, différence imputable aux variations de justesse de notes. On observe par ailleurs des différences de diapason d’un joueur à l’autre de près d’un demi ton, environ quatre comas, sur une même quena, selon la manière de tenir l’instrument, l’inclinaison et la force du souffle. Les effets de modulation sont très importants sur cet instrument. La justesse(ou plutôt sa relativité) est donc un élément certainement fondamental dans la diversité d’interprétation. Un peu à la manière d’un tableau de l’école fauviste qui présenterait avec une herbe jaune, des arbres oranges et des maisons bleues un paysage immédiatement identifiable et harmonieux. La fausseté des couleurs associée à la pertinence de leur juxtaposition et à la justesse des valeurs contribuant à un équilibre d’ensemble pourtant lisible et surtout plein de vie. Il est donc essentiel pour interpréter cette musique, de la connaître, de l’avoir écoutée au point d’enregistrer les automatismes de modulation pour transgresser harmonieusement les règles de justesse. Ceci explique qu’avec un instrument médiocre, voire indiscutablement faux, un bon joueur arrive quand même à un niveau de restitution acceptable et reconnaissable. La justesse d’une quena, c’est important, mais cela reste indiscutablement subjectif. Et nécessairement subjectif si l’on veut conserver entier le caractère de liberté de cette musique et ne pas lui ôter la vie.
